Sept-îles, 7 juin 2018

“Vous savez que les lacs sont gelés en haut?” nous lance l’employé du train supposé nous emmener à Schefferville,Qc point de départ de notre expédition de canot-camping.

C’est ainsi que se commence réellement notre aventure. Nous sommes début juin, nous avons déjà reporté notre départ de quelques jours, nous trépignons d’impatience de dévaler la rivière George pour se rendre dans les monts Torngat et la mer du Labrador, mais le printemps au nord du Québec est le plus tardif depuis une décennie. N’en faisant qu’à notre tête, nous décidons d’embarquer tout de même dans le train en se disant: “On trouvera bien une façon d’avancer sur la glace avec nos canots en attendant que ça fonde!”

Cet anecdote décrit bien l’état d’esprit dans lequel toute l’expédition Akor a été planifiée et réalisée: nous savions que nous avions assez d’expérience et que nous connaissions assez nos limites pour être prêt à se lancer dans plusieurs situations nouvelles et difficiles, voir périlleuses parfois, tout en restant sécuritaire. Et ce fût effectivement le cas tout au long du parcours, se soldant par un succès avec notre arrivée à Nain, NL le 11 août 2018, soit 2 semaines plus tôt que prévue.

Quel soulagement ce fût, à notre point de mise à ”l’eau”, quand nous avons commencé à tirer nos canots chargés et réaliser que ça se faisait..et pas si mal que ça! C’est ainsi que nous avons tiré nos canots sur la glace, en pagayant de toute petite portion, durant les 10 premiers jours de notre voyage. Les premiers jours nous emmenèrent de réelles conditions hivernales: température sous zéro, glace solide comme la patinoire du quartier et vent glacial dans le visage. Mais tranquillement la transition printanière s’est mise en place et les lacs et rivières se sont mis à dégeler. Ainsi nous avons dû commencer à sauter dans le canot pour traverser des trous d’eau, sauter de glace en glace pour passer de la glace concassée ou patauger dans un mélange neige-eau. Il nous est même arrivé de défoncer la glace et tomber dans l’eau jusqu’aux aisselles et ça, je peux vous dire que c’est une façon plutôt saisissante de se rappeler de fermer tous les zippers de nos combinaisons étanches!  Ouf, quel soulagement ce fut de voir la rivière George s’écouler avec fracas à l’autre bout de cet interminable réseau de lacs!

Nous nous sommes ensuite retrouvés sur la rivière George qui venaient tout juste de débâcler, avec tout ce que ça implique: niveau d’eau très haut, rapide beaucoup plus gros qu’à l’habitude, eau très (très) froide, mur de glace haut de près de 7 mètres par endroit sur les berges et neige jusqu’au genoux dans les portages! C’est ainsi que nous descendîmes, de façon extrêmement prudente cette grande rivière du nord québécois accompagnés de blocs de glace descendant au fil de l’eau avec nous. Nul besoin de vous dire que les trois premières semaines s’apparentèrent plus au camping d’hiver qu’au canot-camping habituel!

Notre arrivée dans le village inuit de Kangiqsualujjuaq à la fin de juin nous encouragea énormément: malgré tous les défis, nous étions dans les temps. Nous eûmes même la chance d’être invité au festin tenu par la communauté pour la fête du Canada le 1er juillet. Au menu caribou (parfois cru), truite, saumon, huile de phoque fermentées, mais aussi des activités tel que la chasse au trésor dans la toundra, ou encore le Anauligaaq (baseball inuit).

Puis la deuxième partie de l’expédition commençait: la remontée sur 130km de la rivière Koroc. Et pour compliquer les choses, notre printemps tardif nous emmenait la crue juste comme nous attaquions cette longue remontée. Ainsi, nous dûmes pagayer contre le courant très fort, portager presque tous les rapides ou encore cordeller en montant les deux pieds dans l’eau. Pas de tout repos, mais à force de persévérance, de résilience et de nourriture déshydratée, nous y arrivâmes et c’est ainsi que le 16 juillet 2018, nous nous retrouvions enfin sur la berge de la Koroc, prêt à commencer “le grand portage” qui nous emmènerait au coeur des Torngat, dans le bassin versant de l’Atlantique nord.

Ce portage si redouté, puisque très peu documenté et possiblement très long, s’avéra plus facile que prévu. En effet, la rivière Palmer (celle qui nous emmènerait jusqu’à l’océan) nous fit la joyeuse surprise d’être pagayable beaucoup plus tôt que nous l’avions pensé. Nous dûmes quand même portager de longues sections dans les montagnes, mais la majestuosité des paysages nous faisaient presque oublier la douleur des sangles de sacs qui s’enfonçaient dans nos épaules. C’est donc sur une eau cristalline, et sous un soleil magnifique que nous atteignîmes l’inimaginablement belle vallée glaciaire de la rivière Palmer, au pied du Mont d’Iberville. 

Après un aller-retour sans heurt au plus haut sommet du Québec, nous entamions la dernière partie de l'expédition. Une “croisière” aux baleines et aux ours polaires le long des fjord du labrador. Mais rappelons-nous que nos bateaux de croisières c’était toujours des canots, et que notre hôtel 5 étoiles, c’était notre tente Pegasus et nos matelas Exped! Côté confort, rien à redire, mais côté protection contre les ours polaires, disons qu’on a vu mieux. C’est pourquoi durant toute cette période, nous fîmes des vigies de nuit afin de prévenir les attaques aux pays du Nanuk (ours polaire). Et avec raison puisqu’à quelques reprises l’un de ces majestueux animaux vint faire un tour, mais nous pûmes chaque fois l’effrayé en criant et en activant notre système d’alarme.

La météo fut de notre côté durant cette partie, et nous pûmes pagayer presque tous les jours sur une mer relativement calme, nécessitant toutefois une gestion rigoureuse des marées et de la houle qui nous empêchait souvent de débarquer sur les côtes rocheuses et escarpés de la mer du Labrador. Et c’est ainsi qu’après un peu plus de deux mois de dur labeur, nous atteignirent Nain fatigué, mais oh combien satisfait et émerveillé.

Écrit par Pier-Luc Morissette 

Photos par Charles Fortin