Accore [akor]: Se dit d’une côte abrupte et rocheuse le long de laquelle les profondeurs augmentent rapidement et que les navires peuvent serrer de près.

Le « Grand-Nord » canadien est une région mythique pour nombres de citadins.  Ces régions opèrent sur l’imaginaire collectif un magnétisme irrationnel, voire romanesque ou idyllique. Or, les gens oublient trop souvent que ces territoires furent pour des millénaires – et sont toujours – le milieu de vie d’une culture vive et singulière : le peuple Inuit. C’est avec respect et détermination que l’équipage de l’expédition AKOR progressera durant 3 mois dans une portion de ce territoire d’une beauté inouïe; une durée bien modeste pour l’ampleur de la mission à accomplir. La motivation de l’équipage? Arpenter le territoire pour le partager, pour la science et, surtout, pour le plaisir!

Le défi que s’est lancé la bande de 6 enthousiastes dans la vingtaine: parcourir en canot les 1 500 km qui séparent les villages de Schefferville (Qc) et de Nain (T-N-L), en moins de 90 jours. Le départ aura lieu le 8 juin, sur les rives du grand lac Attikamagen. Plusieurs lacs glacés, suivis de la rivière DePas, devront être pagayé avant d’atteindre le lac de la Hutte Sauvage, tête de la mythique rivière George; véritable fleuve pourfendant le Nunavik. La descente de ces rivières sera plus que sportive : elle sera risquée, puisque l’équipage naviguera en pleine crue printanière. Cela permettra aux canoteurs de progresser rapidement, mais les rapides seront plus imposants que jamais et chaque décision sera cruciale. Après 3 semaines de ce qui aura, par moments, des allures d’expédition hivernale, l’équipe d’AKOR atteindra le village inuit de Kangiqsualujjuaq, où elle recevra son premier ravitaillement de nourriture.

De là, il sera temps de mettre le cap sur la rivière Koroc, que l’équipe atteindra en pagayant une journée dans la baie d’Ungava, où les marées sont parmi les plus hautes sur Terre. Commencera alors la section la plus éprouvante de l’expédition, rarement entreprise : il faudra remonter les eaux limpides et les rapides de la rivière Koroc sur 130 km, après quoi l’équipe récupèrera son second ravitaillement. Cette remontée s’effectuera d’Ouest en Est et permettra aux jeunes de traverser la péninsule du Labrador. Un portage rocailleux de 20 km et une petite rivière à descendre leur permettra de vivre une entrée magistrale au cœur de la 2e chaine de montagnes la plus importante au Canada : la chaine Arctique, qui longe la côte Est des iles d’Ellesmere et de Baffin, et dont les monts Torngat constituent la pointe Sud. Ainsi,  ils atteindront l’objectif dont ils rêvent depuis 2 ans: admirer les majestueux monts Torngat de leurs propres yeux, assis dans leurs canots. 

L’équipe espère avoir le temps de faire l’ascension du mont d’Iberville, toit du Québec, culminant à 1652 m d’altitude. Mais après avoir traversé les Torngat en canot, ceux qui sont habitués de descendre (et remonter) des rivières devront se transformer en marins, car les 500 km restants seront pagayé dans l’océan Atlantique, sans changer d’embarcation. Fjords profonds et encavés, températures hostiles, vents intenses et ours polaires sont au menu. La mer capricieuse et indomptée du Labrador constitue le plus grand défi de l’équipage. La difficulté de prévoir d’avance la vitesse de progression sur la côte rend la préparation laborieuse – imprévisibilité météorologique oblige - mais rend l’aventure d’autant plus excitante! C’est en arrivant à Nain, à la fin août, que l’équipage pourra enfin s’exclamer « mission accomplie ».

Cette mission, justement, n’est pas le simple fait du labeur physique et mental. Bien entendu, les membres de l’équipe ont un goût particulier pour l’effort soutenu et le dépassement. Or, ce sont des considérations plus globales et profondes qui ont motivé ces jeunes professionnels à mettre sur pieds AKOR, une initiative qui - dépassant la simple expédition – se définit davantage comme un projet à long terme.

Le Grand Nord québécois n’est pas seulement un endroit qui frappe par sa beauté majestueuse. Il s’agit également d’une région où les effets du réchauffement climatique sont parmi les plus marqués à l’échelle de la planète, particulièrement depuis les deux dernières décennies. L’expédition AKOR offre une occasion unique d’étude sur cet écosystème au caractère exceptionnel non seulement de manière ponctuelle, mais également dans son ensemble. Grâce à l’expertise de recherche de Guillaume – membre de l’équipage – et doctorant en sciences forestières, un projet de recherche est en cours. Les membres de l’expédition Akor prélèveront des échantillons de bois sur les arbres bordant la rivière George, région difficile à atteindre pour les chercheurs. Les échantillons seront par la suite analysés à l’Université Laval pour en connaître les propriétés anatomiques, mécaniques et chimiques. Cela contribuera à l’étude de cet environnement vulnérable aux changements climatiques qui l’affectent.

Par ailleurs, comme les membres du projet AKOR sont tous d’anciens moniteurs et guides de camp de vacances, le partage de leurs expériences dans cette région isolée et sauvage est une dimension importante du projet. L’expédition est d’abord et avant tout un prétexte pour transmettre leur amour du plein air et des expéditions! C’est pourquoi Nicolas a déjà entamé une série de conférences pré-expédition, afin de faire vivre aux jeunes l’exaltation et la préparation d’une telle expédition. Depuis janvier 2018, il a rencontré 700 élèves pour leur faire découvrir le monde des expéditions! Au retour du périple, il s’agira aussi de mieux faire connaitre la culture Inuit et de sensibiliser la jeunesse canadienne à l’importance de protéger ces régions vulnérables.

Mais pour mener ce projet à terme, l’équipage devra d’abord commencer par fouler les étendues glacées du lac Attikamagen...

En chiffres

- 90 jours d’expédition

- 1 500 km à parcourir

- 130 km de rivière à remonter

- 500 km dans l’océan Atlantique

- 600 kilos de nourriture

- 2 ravitaillements

- Plus long portage : 20 km

- Température moyenne dans les Torngat en juillet : 10 degrés Celsius

- Ascension du « toit » du Québec : Mont d’Iberville (1 652 m)

- 5 parallèles traversés

- 3 écosystèmes forestiers : boréale, taïga et toundra

 

Écrit par Nicolas Roulx

Photos par Guillaume Moreau