Si je vous disais qu’il existe un endroit situé à 2 heures de la plus grande ville du Canada, d’une superficie de plus de 7 500 km2, et qui compte pourtant moins de visiteurs humains en hiver que sa population d’orignaux? Un endroit où l’on peut vraiment plonger dans la nature et savourer un tel silence en hiver que les oreilles nous bourdonnent? Cet endroit s’appelle le parc Algonquin, et cette année, pour souligner son 125e anniversaire, mes amis et moi nous sommes lancés dans l’expédition d’une vie : une randonnée en ski pour traverser ses étendues glacées en plein hiver. Nous – Ryan Atkins, Buck Miller et Eric Batty – vous invitons à vivre avec nous la cinquième journée de notre expédition de dix jours dans le parc.



La journée commence comme toutes les autres. Je me réveille. Je suis le premier debout, réveillé par un léger frisson et l’envie de commencer la journée. Mon nez est froid, ressemblant plus au toucher à de la glace qu’à de la chair. J’essaie de ne pas trop bouger. Chaque mouvement fait entrer de petits courants d’air froid hivernal. Je sors tout de suite les bras de mon sac de couchage pour prendre une poignée de petites branches. J’ouvre le tout petit réchaud léger en titane et y mets les brindilles, en faisant attention de ne pas forcer le réchaud fragile. Un peu d’écorces de bouleau, je sors le briquet et, quelques minutes plus tard, le feu est allumé. L’intérieur de notre tente brune se réchauffe alors lentement, passant de – 29 °C à environ + 5 °C. C’est encore froid, mais notre corps, maintenant adapté, savoure ce qui semble être des températures tropicales. À présent, tout ce mouvement a réveillé Buck et Eric, qui remuent dans leur sac de couchage. Buck se propose pour aller remplir la casserole d’eau. Comme il a fait très froid pendant la nuit, le point d’eau que nous avions fait la veille est déjà recouvert de plusieurs centimètres de glace. Buck doit briser la glace. Marchant avec précaution pour limiter la quantité de neige qui entre dans ses bottines, Buck ramène la casserole pleine à la tente. Elle contient environ 5-6 litres d’eau. Il met la casserole sur le réchaud, et nous attendons patiemment que l’eau glacée atteigne une température de près de 100 °C.

« C’est bon comme ça », déclare Eric, lorsque l’eau est sur le point de bouillir. Nous sommes conscients du risque de contracter la lambliase, mais nous sommes sûrs que nous n’aurons pas de problème. Trois énormes portions de gruau et un litre de café de notre vieille cafetière à piston plus tard, nous commençons à défaire le campement. Eric sort son appareil et prend quelques photos époustouflantes des premiers rayons du soleil sur les arbres enneigés de l’autre côté de la baie où nous avons passé la nuit. Le pire maintenant, c’est d’enlever les 16 piquets de tente que nous avons plantés dans la glace du lac avec le dos d’une hache. Après avoir manipulé les piquets de 8 pouces en métal galvanisé et creusé dans la neige et la glace, celui à qui revient cette tâche se retrouve inévitablement avec les mains glacées. Aujourd’hui, c’est Eric et Buck qui s’en chargent; pendant ce temps, je plie la tente, j’organise les bagages et je ramasse ce qu’il reste du campement.

Lorsque toutes les pulkas sont chargées et prêtes pour le départ, nous jetons un dernier coup d’oeil à la carte, vérifions que nous n’avons rien laissé sur le campement et quittons lentement ce qui a été notre maison pour la nuit et qui, dans quelques jours à peine, ne conservera aucune trace de notre passage. Nous avons une grosse journée aujourd’hui. Nous devons prendre une décision. Nous pouvons nous rendre à mi-chemin d’un portage pour vérifier les conditions de la glace d’un petit cours d’eau qui sera certainement en eau libre ou faire un détour d’un jour complet en passant par différents lacs et portages qui semblent beaucoup moins dangereux, mais avec un trajet plus long, qui traverse des crêtes plus élevées. « Je ne crois vraiment pas que la glace sera bonne », dit Buck, mais mon optimisme le pousse à aller vérifier. « Si nous nous y rendons et que la glace n’est pas assez sûre, nous pouvons toujours revenir sur nos pas; ce sera seulement 30-45 minutes de perdues, mais si la glace est bonne, cet itinéraire nous fera gagner beaucoup de temps. » Nous avançons terriblement lentement, nous déplaçant souvent à moins de 3 km l’heure. Nous arrivons finalement au portage en question, faisons la descente de 400 m pour y découvrir de l’eau libre, beaucoup d’eau libre. Nous sommes découragés, et je me sens bête d’avoir tant insisté pour qu’on aille vérifier. Mais personne ne semble s'en soucier, et nous revenons à notre point de départ pour nous diriger vers l’est, face au soleil du matin.

Pendant que nous traversons le lac, nous réalisons l’énormité de ce qui vient d’arriver. Nous avons ajouté environ un jour et demi à notre trajet, même si c’est pour suivre un itinéraire beaucoup plus sécuritaire. Nous arrivons à nous accrocher à quelques descentes amusantes sur l’un des portages, en riant de Buck qui fait une super chute dans la neige. Eric n’a pas pu capter l’action sur sa caméra GoPro, mais il a filmé plein d’autres super moments. Nous arrivons au dernier lac de la journée. C’est le plus grand que nous ayons jamais vu, et c’est le plus reculé de notre expédition. Lorsque nous sortons de la fondrière pour arriver au lac, Buck repère de nombreuses traces d’urine et pistes d’orignaux. « Restez aux aguets, on pourrait voir des orignaux! », dit-il. En silence, nous observons attentivement, mais n’apercevons aucun animal.

« OK les gars. Continuez à skier, et je vais prendre quelques photos avec mon téléobjectif », nous demande Eric. La conversation est passée à AC/DC et nous parlons maintenant de « Thunderstruck », de « Hells Bells » et d’autres chansons rock en continuant à skier. Eric doit faire le boulot le plus difficile ici, car il se gèle les doigts en manipulant le métal de l’appareil. Nous nous regroupons avant de nous diriger vers une importante zone dégagée du lac. Il y a un vent pernicieux de l’ouest qui nous arrive presque directement de face. Nous enfilons nos lunettes de soleil, montons notre capuchon et le serrons bien, et nous repartons. C’est deux heures de route sans halte sous un vent froid mordant. Si l’on tient compte du refroidissement éolien, il fait environ – 45 °C. Il n’y a plus de conversation au sujet des groupes rock; juste nous qui devons traverser la grande section du lac. Enfin, nous arrivons au bout. Je consulte ma montre GPS et informe les autres que nous avons skié pendant plus de 6 heures, sur 17 km. C’est une bonne journée. « Juste après la courbe, dans la baie là-bas, ça semble un bon endroit pour installer le campement », dit Buck. Nous sommes tous d’accord et nous nous y rendons tant bien que mal.

Maintenant, on exécute les tâches du camp sans qu’il nous soit nécessaire de parler. Eric sort un peu en ski pour aller prendre des photos sous la lumière qui décline, pendant que Buck et moi montons la tente. Nous installons le réchaud et partons chercher du bois. Compte tenu de l’expérience peu concluante des dernières nuits, nous avons décidé que le seul bois que l’on doit brûler est du bois sec d’épinette ou de sapin, pas plus gros que le pouce. Ce bois fait beaucoup de chaleur, mais brûle rapidement; nous devons donc ramasser une grosse pile de branches cassées au bas des arbres, assez pour faire la cuisine et sécher l’équipement. Après ça, nous rentrons tous dans la tente, installons notre sac de couchage et préparons le souper. Au menu ce soir, du risotto aux légumes lyophilisé. Buck fait un trou dans la glace, nous faisons bouillir de l’eau et, bientôt, nous avons terminé de manger et sommes rassasiés. Je mentionne à mes compagnons qu’on devrait remplir nos bouteilles isothermes maintenant avec l’eau bouillante, pour ne pas avoir à le faire demain. « Oui, bonne idée », répond Eric. Quelques sorties à l’extérieur de la tente pour aller chercher d’autre bois et admirer les étoiles concluent notre soirée. Épuisés, mais rassasiés et au chaud, nous nous endormons tous les trois avant même que les conversations ne soient terminées.

Et voilà qui conclut une autre journée de l’expédition. La partie la plus extraordinaire, c’est l’unité du groupe, le fait de travailler ensemble et de réaliser un super effort d’équipe. Nous avons poussé nos corps au-delà de nos limites de confort et avons appris qu’on peut toujours aller plus loin et explorer l’inconnu qui se trouve au prochain détour. Après bien des rires, de la neige et des collines escarpées, nous avons maintenant tous hâte de manger quelques repas qui n’ont pas été lyophilisés.

Écrit par Ryan Atkins

Photos par Eric Batty